Lui-même ancien illettré, Jean-René Mahé propose aux adhérents d'Addeski un suivi individualisé, première étape vers la reconquête d’un quotidien au cœur de la société.
Elles s’en sortent, oui. Mais tout juste. En France, on estime à 3 millions le nombre de personnes illettrées, celles qui ont progressivement « oublié » les codes de la lecture et de l’écriture.
Trois millions d’individus « oubliés de la société », honteux de leur statut, et dont l’avenir n’est jamais sûr.
C’est à destination de tous ceux-là qu’Addeski (« réapprendre », en breton) (1), est née voici six ans, à l’initiative de Jean-René Mahé, lui-même ancien illettré. Depuis, l’association, qui rayonne sur toute la région de Morlaix, épaule entre 35 et 40 personnes chaque année, dans le lent processus qui leur permettra de se réapproprier leur quotidien.
« Quand on est illettré, on ne vit pas bien, non ! On fait avec… », soupire le président de l’association, fervent défenseur de la lutte contre l’illettrisme. Il est passé par là, il sait les douleurs, les humiliations, et la peur du lendemain : « On se fait une carapace, on a un cheminement d’astuces, mais dans la vie professionnelle d’aujourd’hui, cela devient de plus en plus difficile… Partout, il faut un minimum de qualifications, partout les usines se modernisent… Et là où on faisait avec des gestes mécaniques, il faut désormais savoir lire une notice ou maîtriser l’informatique. »
De quoi faire peser une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tous ceux qui, jusque-là, s’en sortaient sans faire de bruit : « Quand il y a un problème dans une boîte, ce sont eux les premiers touchés. Parce que ce sont les moins qualifiés, et qu’ils se taisent… »
Jean-René Mahé, lui, s’en est sorti grâce à l’atelier des savoirs fondamentaux (ASF) Cloé (2), à Morlaix. Des ateliers collectifs, qu’il savait ne pas pouvoir convenir à tous d’emblée « parce qu’à cause de la honte, les personnes concernées se referment sur elles-mêmes ». D’où la création d’Addeski, qui propose à ses adhérents un suivi individuel assuré par des bénévoles, à domicile, en amont souvent d’une entrée aux ASF : « On les rassure, on leur fait prendre confiance en eux… On cherche avec eux pourquoi ils ont décroché, et comment ils s’en sortiront… Il y a toujours une solution ! »
Venus toquer à la porte d’Addeski, souvent suite au conseil d’un proche, voire d’un travailleur social, les adhérents de l’association ont parfois un emploi, parfois non. Les premiers savent qu’ils sont en sursis « dans un monde où l’écriture et la lecture sont devenues incontournables » : pour conserver un emploi, souvent non-qualifié, ils n’ont plus le choix. « Partout, de plus en plus, ils se sentent exclus… Ne serait-ce que pour passer le permis ! Or dans la région, quand on ne peut pas se déplacer, il devient difficile de trouver du boulot », rappelle Jean-René Mahé.
Née de la colère d’un ancien illettré qui voulait « pousser un coup de gueule, alerter l’opinion publique sur la situation d’exclusion des illettrés », Addeski en a depuis aidé plus d’un à sortir de l’ornière. Pour décrocher un travail, le conserver. Ou « simplement pouvoir écrire un mot à sa femme quand on s’absente »… Un détail ? La reconquête d’une vie plutôt.
Note :
(1) Contact : 02 98 63 98 77; addeski@wanadoo.fr
(2) « Compter, lire, s’orienter, écrire », à Morlaix : 02 98 88 99 01
Enquête d'emploi n°25 - Juillet 2009